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Manon Selli

Manon Selli

3 days ago·7 min read

Depuis le 14 septembre, l’association solidaire Speranza aurait du quitter le local qu’elle occupe depuis 2018 au centre commercial du quartier des Tilleuls au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). Les bénévoles ont fait appel à un avocat pour contester une décision arbitraire à leurs yeux, qui porterait de lourds préjudices à leurs actions.

Le local de l’Association Speranza au quartier des Tilleuls, Le Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le 14 septembre 2021. Crédit : Manon SELLI.

« Vous voulez une salade ? », me propose Sofiane, l’un des fondateurs de l’association Speranza. À peine arrivée, il me donne à voir la mise en pratique de leur slogan : « Donner sans rien attendre en retour. » Cette association qui « vient en aide aux nécessiteux et fait la guerre à la pauvreté » se situe au cœur du quartier des Tilleuls au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). Le 8 juillet, les bénévoles ont toutefois appris par courrier qu’ils allaient devoir quitter leur permanence le 14 septembre « en raison de la démolition totale de ces locaux dans l’avenir », explique leur bailleur, Vilogia.

Dès 14h, faisant fi de cet avis d’expulsion, les bénévoles présents s’activent pour acheminer dans leur local les denrées alimentaires récupérées le matin chez leurs partenaires d’Île-de-France : Monoprix, Leclerc, Carrefour… Ils préparent les stocks à répartir lors de la distribution des paniers alimentaires à 17h.

À 15h, un huissier arrive. « Venez voir nos locaux, je vous montre tout ce qu’on a mis en place pour nos actions », l’accueille Sofiene Boukhors, l’un des trois fondateurs de l’association. L’officier ministériel repart dix minutes plus tard, visiblement surpris qu’il soit demandé à l’association de déménager sachant qu’aucun autre commerçant des Tilleuls n’a reçu d’avis d’expulsion, relate Sofiene.

Les bénévoles retournent à leurs tâches. Du lundi au vendredi, ils sont une trentaine à se relayer pour réaliser des distributions, à raison de 250 à 300 paniers par semaine, pour près de 800 adhérents. Pour une cotisation de 10€ par an, chaque bénéficiaire repart avec son chariot de course rempli pour la modique somme de 5€ ou gratuitement s’il est en situation de grande précarité.

Les paniers varient selon leur arrivage mais ils sont toujours complets : légumes, fruits, yaourts, pains, viennoiseries, viande, poisson, feuilles de brick, conserves, … « Tout le monde en profite, essentiellement des familles, des travailleurs précaires, des personnes en situation de monoparentalité, des étudiants », explique Sofiene.

Sofiene Boukhors, l’un des trois fondateurs de l’association Speranza, dans leur local au quartier des Tilleuls, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le 14 septembre 2021. Crédit : Manon SELLI.

Conducteur de VTC quand il ne s’occupe pas de Speranza, il a créé l’association en 2009 avec deux amis, « des enfants du quartier », explique le bonhomme jovial.

Speranza récupère directement des denrées alimentaires auprès des grandes surfaces qui défiscalisent leurs dons auprès de l’État. L’association achète aussi des produits à la Banque Alimentaire avec des dons financiers que des particuliers lui font.

Une expulsion soutenue par la mairie ?

La démolition à venir de leur local provient d’« un projet de renouvellement urbain du quartier des Tilleuls », explique Vilogia dans son courrier. Des réunions d’informations sur le projet de rénovation sont censées se tenir dans ce local pendant les travaux, a précisé le bailleur à France Bleu Paris.

Depuis 2015, la mairie du Blanc-Mesnil ambitionne de faire du quartier des Tilleuls, une cité-jardin: « Ce projet a pour but d’améliorer le cadre de vie des Tilleuls et d’introduire de la mixité urbaine dans ce quartier prioritaire de la politique de la Ville », précise le site de la mairie. « Un plan de rénovation pour lequel les habitants n’ont pas du tout été concertés », déplore Sofiène.

Pourtant, aucune date n’a été arrêtée puisque l’ensemble des acteurs n’ont pas encore validé le projet. Pour l’association, aucun doute, elle est la seule à avoir reçu un avis d’expulsion en raison de ses rapports très compliqués avec la mairie. Elle les accuse de faire de la politique plus que de l’humanitaire, une critique dont se défend Sofiene, qui reconnaît toutefois une sensibilité politique bien différente de celle à la tête de la municipalité.

De son côté, la mairie dément toute intervention politique auprès du bailleur, rapporte France Bleu Paris.

Une faille juridique qui pourrait changer la donne

Prêts à défendre leur cas, les responsables de l’association poursuivent leurs actions dans le local et ont lancé un recours contre Vilogia pour fraude concernant leur bail précaire. « Ce qu’on défend c’est qu’en réalité, ils étaient titulaires d’un bail commercial », explique leur avocat, maître Antoine Labonnelie, « Vilogia s’est déguisé derrière un bail précaire qui permet d’échapper au statut des baux commerciaux. Or, c’est une fraude car ils savaient très bien, quand ils ont renouvelé leur bail au bout d’un an en 2017, qu’il y avait dedans une vraie activité commerciale, car ils font de la vente avec leur épicerie solidaire. »

Si le régime commercial est reconnu, cela renverserait la situation à l’avantage de Speranza, assure leur avocat : « À partir de là, le bail est conclu pour 9 ans, il est soumis au statut des baux commerciaux qui est bien plus protecteur. On ne peut pas le résilier comme ça et il assure une garantie des investissements qui ont été fait. » À ce titre, les bénévoles ont investi près de 25 000 € de leurs propres fonds, pour remettre en état leur local après un incendie criminel en novembre 2020.

Par le bail précaire, Vilogia met à disposition gratuitement leur local, l’association ne paye que les charges. Cette situation changerait sous le régime du bail commercial. Ce n’est pas un problème pour Sofiene qui préfère payer un loyer pour obtenir les droits qui vont avec.

« Les membres de Speranza savent que leur local va être détruit à terme, mais ils veulent rester jusqu’où bout », relate leur avocat, « Ce sont eux qui soutiennent tous les commerces du coin, qui font qu’il y a de l’activité dans le quartier. Ils ne comprennent donc pas pourquoi on les met à la porte comme des malpropres. » Des propos que soutient Sofiene, qui voudrait pouvoir échanger sur ce sujet avec son bailleur.

Sur le fait qu’il n’y ait pas de “relogement” proposé, “aucune obligation” a répondu le bailleur à France Bleu Paris. En tant qu’entreprise, il nie aussi toute implication politique au sujet des pressions de la part de la mairie présumées par l’association.

Une association qui depuis 12 ans redonne vie à un quartier en déliquescence

En pratique, si l’association est délogée, cela mettrait en péril leurs actions. « Quand Speranza a pris les locaux il n’y avait rien, c’était délabré, avec des rats », explique l’avocat. L’association a aujourd’hui des accréditations d’État, est reconnue par la DRIHL (Direction Régionale et Interdépartementale de l’Hébergement et du Logement) d’Île-de-France et a un partenariat avec la start-up Phenix qui lutte contre le gaspillage alimentaire.

Ils ont reçu aussi des subventions de l’État pour toute l’aide humanitaire qu’ils ont apportée durant les périodes de confinement, en réalisant par exemple plus de deux maraudes par semaine au plus fort de la crise. Dans ce quartier du Blanc-Mesnil, marqué par la précarité et pâtissant d’une mauvaise réputation, leurs actions font la différence à ses yeux.

« Cela leur donne accès à des produits de qualité : des fruits, des légumes bio qu’ils ne se permettraient pas de s’acheter habituellement », ajoute Hakim, un autre bénévole, lui aussi résident des Tilleuls, « les gens viennent en général une à deux fois par semaine. On essaye de faire au mieux pour que tout le monde soit bien servi. »

Driss, Sofiane et Hakim, bénévoles de l’association Speranza, s’activent pour la distribution des paniers alimentaires dans leur local au quartier des Tilleuls, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le 14 septembre 2021. Crédit : Manon SELLI.

Leur démarche se veut aussi écologique. Leur but est de limiter le gaspillage alimentaire et de valoriser des produits de bonne qualité. « Regardez c’est excellent », s’extasie Sofiene en scannant un produit sur l’application Yuka, qui permet d’évaluer l’impact sur la santé de chaque aliment.

En attendant que le juge ordonne leur expulsion, l’association poursuit donc ses distributions. À 17h, au pas de course mais toujours dans la bonne humeur, les bénévoles remplissent les paniers, selon les indications de Sofiene qui énumère les commandes : rouge pour ceux qui mangent du porc, vert pour les autres. Quand un produit n’est plus disponible, ils en rajoutent d’un autre. « On équilibre pour que ce soit juste pour tout le monde », atteste Sofiane. 17h24, l’ensemble des 38 bénéficiaires du jour ont été servis, tout le monde remballe.

Pour mobiliser des soutiens et sensibiliser à leurs actions, les bénévoles vont organiser une fête de quartier le 2 octobre.

Pour cause d'une situation météorologique prévisible difficile la fête est reportée