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BILAN DU QUINQUENNAT 

7 avril 2022 par Emma Bougerol

La précarité étudiante s’est aggravée, la sélection à l’entrée des universités pénalise de plus en plus de jeunes, les chercheurs sont toujours moins nombreux : le gouvernement Macron a littéralement laissé tomber l’enseignement supérieur.

« Parfois, j’entends dire qu’il y a un échec de la politique pour l’enseignement supérieur du gouvernement. Mais non, il n’y a pas d’échec au regard des objectifs qui sont les siens. La démocratisation de l’enseignement revendiquée en 1968 n’en fait plus partie », assène Danielle Tartakowsky, historienne et ancienne présidente de l’université Paris-8. Dans son programme de 2017, le candidat Emmanuel Macron notait que « la démocratisation de l’enseignement supérieur cache des inégalités profondes ».

Quel bilan du quinquennat ?
Quel est le véritable bilan d’Emmanuel Macron sur les problèmes que soulève régulièrement basta! ? Pour aller au-delà de la com’, pendant toute la campagne électorale, basta! dresse pour vous des bilans du quinquennat sur une série de sujets très concrets.

Allait-il s’attaquer à ces « inégalités profondes » ? Au fil de son quinquennat, il a introduit la sélection à l’entrée de l’université avec Parcoursup, et n’a pas répondu aux multiples appels au secours et alertes des enseignants-chercheurs, étudiantes et étudiants au sujet de la précarité grandissante qui touche l’université française. Les profondes inégalités se sont aggravées.

Le nombre d’étudiants est en augmentation constante en France. Depuis 1960, il a été multiplié par neuf, atteignant près de 2,8 millions d’étudiants en 2020 [1]. Dans le même temps, le budget de l’enseignement supérieur n’est lui qu’en légère hausse, et stagne si l’on prend en compte l’inflation. Résultat : le budget ne suit pas la hausse du nombre d’étudiants. L’investissement par étudiant est en chute depuis le quinquennat de François Hollande. Loin de ralentir, la dégringolade a continué durant la présidence Macron. Le nombre d’enseignants ne suit pas non plus les besoins. « On ne crée plus de postes. En 2006, il y avait eu 2670 recrutements d’enseignants-chercheurs. En 2019, il n’y en avait plus que 1332. Ça a été divisé par deux, tandis que le nombre d’étudiants n’arrête pas d’augmenter », témoigne Danielle Tartakowsky.

L’investissement par étudiant continue de chuter

Le 8 mars 2018, la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (ORE) est promulguée. Elle met en place un nouveau système d’inscription des lycéens dans les études supérieures. La nouvelle plateforme d’orientation post-bac « Parcoursup » vient remplacer APB. L’ancienne version présentait de nombreux dysfonctionnements : certains étudiants se retrouvaient sans affectation, les choix pour des filières saturées se faisaient au tirage au sort… Pour la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, cette réforme avait « un seul objectif : accueillir et faire réussir l’ensemble des étudiants qui entrent dans notre enseignement supérieur » [2]. À la rentrée 2021, Libération rapportait pourtant que 120 000 candidats étaient encore sans affectation durant l’été.

« Dans les filières dites "en tension", toutes les formations sont devenues moins ouvertes socialement et scolairement »

« Parcoursup, c’est la sélection à l’œuvre », analyse Danielle Tartakowsky. Depuis 2018, les lycéennes et lycéens doivent y choisir au maximum dix vœux d’orientation, sans les classer – contre 24 maximum, hiérarchisés, pour l’ancienne version. Désormais, même les filières dites « non-sélectives » doivent classer les étudiants de leur côté. La nouvelle loi « fait désormais de la réussite scolaire un facteur déterminant pour intégrer toutes les formations post- bac, y compris universitaires »note la Cour des comptes dans un rapport de 2020 sur la loi ORE [3]. La Cour des comptes s’inquiétait de la frontière brouillée entre les filières sélectives (autorisées à refuser des étudiants) et celles non sélectives, telles que définies dans le Code de l’éducation.

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À la rentrée 2021, des étudiants se sont réunis pour occuper l’université de Nanterre. Les « sans fac » protestaient contre le manque de places pour étudier. Aucun de la soixantaine d’étudiants n’avait eu d’affectation pour étudier en septembre, que ce soit en licence ou en master. Le collectif a été soutenu par des syndicats et partis politiques de gauche. Début mars, une trentaine d’étudiants occupaient toujours le bâtiment administratif de l’université. 21 d’entre eux n’avaient toujours pas eu de proposition d’études, rapporte Le Parisien le 7 mars.

« Si on n’est pas au courant, on se retrouve pénalisé sur Parcoursup »

« Une formation de droit parisienne réputée est aujourd’hui largement plus sélective que bien des classes préparatoires », constatait la Cour des comptes dans ses conclusions. Toutes les universités doivent maintenant systématiquement décider le nombre de place d’accueil qu’elle propose dans ses filières, peu importe le nombre de demandes. « C’est la généralisation d’un mode de fonctionnement qui s’inspire des grandes écoles », avertit Hugo Hariri-Kermadec, économiste de l’enseignement supérieur et maître de conférences à l’université Paris-Saclay.

Ce mode de classement pénalise de fait les étudiants les plus défavorisés. « Il y a deux mouvements, explique Mathieu Rossignol-Brunet, doctorant en sociologie à l’université de Toulouse-2. Dans les filières dites "en tension", toutes les formations sont devenues moins ouvertes socialement et scolairement. Dans les licences qui ne sont pas en tension, il y a une polarisation des étudiants les plus favorisés vers les établissements les plus prestigieux. »

« Sans les mobilisations, on n’aurait rien eu. Il n’y a pas eu de politique volontaire de la part du gouvernement »

La réforme du baccalauréat – et la disparition des filières S, ES et L au profit d’options individuelles – a renforcé ces inégalités d’accès. « Maintenant, seuls les plus informés peuvent faire des choix éclairés, explique Mathieu Rossignol-Brunet. L’accès à l’enseignement supérieur commence dès qu’il y a une différenciation des parcours dans l’enseignement secondaire. Parce qu’il faut choisir le bon établissement, les bonnes options… Si on n’est pas au courant, on se retrouve pénalisé sur Parcoursup. » Et aux inégalités sociales viennent s’ajouter les inégalités de genre. Depuis la réforme du bac, le nombre de filles qui font des maths en classe de terminale a chuté de presque 10 points. Ce qui va se répercuter sur les études supérieures. Et moins de femmes accéderont ensuite aux carrières scientifiques.

Durant la pandémie, des étudiants de plus en plus précaires

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« Ces cinq dernières années ont été mortifères pour les étudiants, se désole la présidente de l’Unef, Imane Ouelhadj. On a été la partie de la société vraiment confinée pendant deux ans. » En pleine pandémie, des étudiants faisaient la queue pour des distributions alimentaires. Les périodes de confinement et de couvre-feu ont renforcé leur isolement et leur pauvreté, les jobs étudiants étant plus difficiles à décrocher … « 20 % des boursiers et 50 % des étudiants étrangers ont déclaré avoir connu des difficultés financières aggravées », rapporte l’Observatoire de la vie étudiante à l’été 2020 [4].

En mars 2021, le gouvernement décide d’offrir des repas à un euro dans les restaurants universitaires. Une « victoire », pour la présidente de l’Unef, mais que la syndicaliste étudiante nuance rapidement : « Ça n’a duré que six mois. Les étudiants s’étaient mobilisés pour dire qu’ils crevaient de faim et d’angoisse, et on n’a obtenu que ça. » Quelques autres aides ponctuelles ont été accordées durant la pandémie. Au printemps 2020, 200 euros ont été versés aux étudiants ultramarins en métropole et à ceux qui ont perdu un emploi ou un stage rémunéré pendant le premier confinement. Les boursiers ont touché 150 euros d’aide exceptionnelle lors du deuxième confinement. « Sans les mobilisations, on n’aurait rien eu. Il n’y a pas eu de politique volontaire de la part du gouvernement, dénonce Imane Ouelhadj. On nous a promis une réforme des bourses pendant cinq ans, il n’y en a eu aucune. La crise sanitaire nous a pourtant bien montré que le système d’aides sociales pour les jeunes était à bout de souffle. »

Des études toujours plus chères

La précarisation croissante des étudiantes et étudiants va de pair avec l’augmentation des prix des produits de première nécessité et des loyers. Dans son enquête sur le coût de la vie étudiante, le syndicat Unef constate que ce quinquennat est le seul où les étudiants ont perdu des aides directes. En moyenne, ce sont 39,26 euros par mois en moins dans les portefeuilles des étudiants. Une autre estimation de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage) montre une augmentation régulière du prix de la rentrée – après une baisse en 2018 correspondant à la fin de la cotisation pour la sécurité sociale étudiante. Les étudiantes sont plus pénalisées que leurs homologues masculins. L’Unef estime à plus de 500 euros la différence de dépense annuelle entre les femmes et les hommes. Les protections périodiques, la différence de prix entre produits par exemple d’hygiène identifiés comme « féminins » et « masculins », sont autant de dépenses oubliées des aides publiques aux étudiantes.

Les étudiants étrangers payent aussi le prix fort du quinquennat. Avec le dispositif « Bienvenue en France », le gouvernement veut attirer à l’international, tout en faisant beaucoup payer plus cher les nouveaux arrivants qui ne sont pas ressortissants de l’Union européenne : plusieurs milliers d’euros au lieu de quelques centaines. Malgré la réticence de nombreuses universités à faire payer ces frais d’inscriptions prohibitifs, l’université payante devient progressivement une réalité qui risque de s’étendre à tous les étudiants. Une stratégie qui inquiète la présidente de l’Unef : « Dès qu’on a vu que Macron augmentait les droits d’entrée pour les étudiants étrangers, on savait que c’était une étape vers une refonte du système de financement des universités. On reste donc ultra vigilants là-dessus. »

Les chercheurs passent plus de temps à démarcher pour obtenir de l'argent qu'à travailler sur leurs sujets

Depuis 2017, un mot revient dans les discours présidentiels sur l’université : « autonomie ». Un mot pour en cacher un autre, dénonce Danielle Tartakowsky : « L’objectif est la libéralisation. Au nom de l’autonomie, on crée des établissements publics expérimentaux en totale rupture avec les établissements d’enseignement publics en matière de recrutement, en matière de sélection, par les modalités du financement. Et aussi par les attaques portées au statut des enseignants – qui aboutit à une croissance considérable de la précarisation. »

Quand la recherche se fait en enchaînant des CDD

Dans le domaine de la recherche, qui est aussi une des missions des universités, une nouvelle loi de programmation de la recherche a encore réduit la marge de manœuvre des universitaires. « Cette loi va produire une situation beaucoup plus hiérarchique, en même temps qu’un changement de gouvernance dans les universités où les présidents sont de moins en moins élus par leurs pairs et de plus en plus nommés » par le gouvernement, explique l’économiste Hugo Hariri-Kermadec.

C’est déjà ce qui se passe dans les « établissements publics expérimentaux » mis en place en 2018. Depuis cette date, les universités qui le choisissent peuvent se regrouper avec d’autres structures – privées ou publiques – et inventer de nouveaux statuts et modes de fonctionnement. C’est notamment le cas de l’université Paris-Saclay, établissement expérimental né en 2019.

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La loi de Programmation de la recherche pour 2021 à 2030 renforce aussi le financement des universités sur projet au lieu de leur assurer un financement pérenne. Résultat : les chercheurs passent plus de temps à démarcher pour obtenir de l’argent qu’à travailler sur leurs sujets. Les jeunes chercheurs en font aussi les frais : les véritables postes d’universitaires sont toujours moins nombreux, les nouveaux venus dans l’arène de la recherche universitaire enchaînent les contrats cours et CDD sur projet. La dernière loi de programmation de la recherche a par exemple créé un « CDI de mission scientifique », qui ne dure en fait que le temps d’une mission de recherche, et des « chaires de professeurs juniors » qui sont des contrats de six ans maximum avec, peut-être, une titularisation au bout. « C’est une déconstruction systématique non seulement des droits, des statuts, des habitudes, mais aussi du travail quotidien des universitaires », conclut Hugo Hariri-Kermadec.

« L’objectif : créer de la concurrence entre les établissements »

Danielle Tartakowsky, présidente de l’Université Paris-8 de 2012 à 2016, voit une continuité des politiques menées depuis la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de Valérie Pécresse alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche du président Nicolas Sarkozy. « Il y a eu un approfondissement et une accélération des orientations qui ont été mises en place en 2007 », souligne l’historienne. « L’objectif est le même depuis la loi LRU : créer de la concurrence entre les établissements et déconstruire le statut particulier des universitaires, analyse Hugo Hariri-Kermadec. Cette continuité est bien visible quand on suit le parcours de personnes comme Thierry Coulhon. »

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D’abord membre du cabinet de Valérie Pécresse lorsqu’elle était ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le mathématicien de formation est ensuite devenu conseiller pour l’éducation, l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation d’Emmanuel Macron jusqu’en 2020. Il est ensuite passé président du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). Dans une tribune publiée dans Le Monde à la fin de l’année dernière, il écrivait : « Les établissements d’enseignement supérieur et de recherche doivent être réellement autonomes et responsables dans l’exercice de leurs missions. » C’est la même orientation portée par les gouvernements successifs depuis Nicolas Sarkozy : le vocabulaire de l’« autonomie » pour masquer le désengagement de l’État.

Emma Bougerol

Photo de une : ©Jean de Peña