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Les révélations sur Orpéa, puis Korian avec la diffusion prévue de l’émission Cash Investigation, ne sont pas des incidents isolés : ces cas sont symptomatiques de la financiarisation à outrance de notre économie, dont les dérives affectent les plus vulnérables.  

Un système qui n’a pour but que de dégager du chiffre pour les actionnaires

Avec le livre enquête “Les Fossoyeurs” (Fayard), qui met en lumière la découverte de “dysfonctionnements” dans différents établissements du groupe Orpéa, l’auteur Victor Castanet ne réalise pas une simple compilation d’histoires et témoignages : il décrit ce qu’il appelle le « système Orpéa ». Rationnement des couches, de la nourriture, soins inadaptés, l’enquête révèle que, obsédés par la rentabilité, le groupe et ses dirigeants n’ont eu de cesse de limiter les dépenses au maximum pour maximiser les marges, de profiter de l’argent public ou encore de favoriser l’embauche de vacataires plutôt que de personnel permanent. Un système basé sur le profit, prêt à sacrifier la dignité de nos aînés et à nier le droit des salariés à des conditions de travail décentes.

Ce “système Orpéa”, richement décrit dans « Les Fossoyeurs », marche tout simplement sur la tête. Entre 2008 et 2018 les dividendes versés par Orpéa ont été multipliés par 20, soit une somme totale passant de 4 à 80 millions d'euros en dix ans. La pression au dividende est notamment poussée par l’actionnaire principal d’Orpéa, le fond de pension canadien CPPIB - dont les bénéficiaires sont justement… des retraités. Celui-ci l’affirme sans embarras : son objectif est "uniquement de maximiser ses retours". 80% du capital restant d’Orpéa est flottant, c’est-à-dire, sans actionnaire de long-terme. Tout ceci favorise le court-termisme au détriment de personnes âgées dépendantes qui, elles, ont besoin de soins sur la durée, d’attention au quotidien, dans le calme, d’un personnel suffisamment nombreux. 

Dans ce modèle Orpéa, les intérêts du PDG sont alignés avec ses actionnaires. Il recevait également une part importante de sa rémunération en actions : l’incitant à prioriser le cours en Bourses avant la santé et la dignité humaine. Il aurait par ailleurs vendu une partie de ses actions en prévision de la sortie du livre dont il savait qu’il serait publié. Selon le Canard Enchaîné, il aurait empoché la coquette somme de 590 000 euros. Un autre scandale dans le scandale, qui illustre encore davantage l’obsession des profits des dirigeants de ce groupe.

Orpéa n’est pas une exception, c’est un modèle de financiarisation du grand âge

Malheureusement, le modèle économique d’Orpéa révélé par Victor Castanet n’est pas une exception. Le rapport « Financiariser le grand âge » de l’Institut Veblen détaille les conséquences de la rentabilité à tout prix sur les EHPAD. Les sociétés de capital-investissement (private equity) – telles que CPPIB – y investissent depuis quelques années dans ce secteur très rentable, avec un objectif de rendement élevé. Leur constat ? Réduction des coûts, pression sur les salaires de soignants pour dégager du dividende, c’est ce système de pression des investisseurs qui a entraîné le scandale Orpéa. 

Le rapport décrit ainsi comment l'encadrement soignant est systématiquement plus faible dans le secteur privé lucratif avec 49 encadrants pour 100 patients, contre 64 dans les établissements publics. Investir dans la qualité du service signifierait baisser les bénéfices.

La primauté de l’actionnaire : une réalité dans tous les secteurs

Cette primauté des dividendes sur l’économie réelle ne se limite pas aux EHPAD. Selon une étude d’Oxfam France, entre 2009 et 2018, les versements aux actionnaires du CAC 40 augmentaient de 70 % alors que l’investissement diminuait de 5 %. Cela nous montre que la logique des grandes entreprises n’est plus d'investir – dans une offre de soins plus qualitative, par exemple – mais d’organiser leur modèle économique autour d’un invariant : la rémunération des actionnaires, dont la prétendue prise de risque devient de plus en plus théorique.

Cette obsession de la rentabilité pressurise également les salaires. Dans ce même rapport, Oxfam France montre qu’en 2018, l’écart entre la rémunération des PDG du CAC 40 et le salaire moyen était de 110, en augmentation de 30 % par rapport à 2009. Une envolée due à l’indexation toujours plus grande de la rémunération des PDG sur les performances boursières de leurs entreprises.

C’est d’autant plus choquant de voir cette financiarisation de l’économie appliquée à des secteurs de santé, et plus particulièrement au grand âge. Ce sont nos parents, grands-parents. Ce modèle est celui où finalement l’on maltraite les résidents des EHPAD privés en France pour payer la retraite par capitalisation d’autres retraités. Les secteurs essentiels tels que la prise en charge des personnes âgés dans un contexte du vieillissement de la population ne peuvent pas être soumis à la logique marchande et à la privatisation. Les Etats doivent garantir un droit à une prise en charge digne des personnes âgées avec un réel service public de la dépendance, en allouant des ressources suffisantes aux structures publiques, avec du personnel qualifié en nombre suffisant et accessible financièrement pour tou-te-s. 

En fin de semaine dernière, Orpea était par ailleurs de nouveau sous les projecteurs avec la publication d’un rapport commandé par la CGT et la CFDT qui montre que le groupe préféré investir dans des biens immobiliers plutôt que dans le soin via des montages financiers opaques.

Alors que la question de la fin de vie est un immense défi pour nos sociétés actuelles, il est indispensable de rester vigilant sur le sujet en continuant à agir auprès de tous les acteurs engagés sur la question : pouvoirs publics, grands groupes, actionnaires et citoyen.nes afin que nos aînés ne soient pas sacrifiés sur l’autel du profit à outrance.