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Et si on reparlait de la démagogie ?

VENDREDI, 17 NOVEMBRE, 2017
L'HUMANITÉ

Les « communicants » et le débat politique. Par Jean-Michel Galano Philosophe

Le mot « démagogie » (étymologiquement : pratique qui consiste à flatter le peuple) n’est guère employé actuellement par les commentateurs de la vie politique. Pourtant il y aurait de quoi : des sorties de Macron sur « le bordel » et les « fainéants » à celles de Gattaz sur les « assistés »; du « patriotisme » revendiqué sans pudeur par Le Pen à la « déferlante sur les Champs-Élysées » prophétisée par tel ou tel, nous assistons à une inflation de postures et de mots : gros mots, grands mots, bons mots, mots-valises, mots doux, « punchlines » comme on dit maintenant… Et nombreux sont ceux qui s’en délectent.

On me dira qu’il n’y a là rien de très nouveau, que les « rien à cirer » et les postures germanophobes d’Édith Cresson ne datent pas d’hier, qu’il y a eu Tapie, qu’il y a eu Le Pen père… J’avais assisté à une prestation de Rocard en 1978 devant un parterre de normaliens ravis d’entendre ses « merde, alors » et ses « nom de Dieu ». Et c’est vrai que la pratique qui consiste à gaver son auditoire de mots sonores ou d’images fortes est aussi vieille que le débat politique. C’est si vrai que la philosophie est née, avec Socrate et Platon, d’une critique sévère de cette pratique. Qui sont les sophistes, contre qui il n’a cessé de se battre (et qui ont fini par avoir sa peau) ? Les ancêtres de nos modernes « communicants ». Voyez leur maître à tous, Gorgias : dans le dialogue qui porte son nom, il se vante, face à un malade, d’être plus persuasif que le médecin lui-même, et de lui faire préférer n’importe quoi au médicament ou au traitement salutaire. Plus généralement, les sophistes apprenaient les techniques permettant de manipuler un auditoire, à l’exciter ou à le fasciner, en tout cas à amener les citoyens à voter contre leurs intérêts réels et même leurs convictions profondes. Y a-t-il quoi que ce soit de changé sous le soleil ?

Le ressort sur lequel s’appuie la démagogie porte chez Platon le nom de « flatterie ». Celle-ci consiste à exciter les affects (vanité, tentation de se prendre pour le centre du monde), mais aussi et simultanément ce que Spinoza bien plus tard appellera les « passions tristes » (haine de l’autre, intolérance, chauvinisme, terrorisme intellectuel). Et, bien entendu, se présenter comme celui qui a « le courage de dire la vérité au peuple, même si elle est dure à entendre » ou comme un « briseur de rêves » (Rocard) ne fait que pratiquer une forme sophistiquée de démagogie.

On objectera que Platon, qui dans ses Dialogues restitue, sans doute à sa façon, l’enseignement de Socrate, était lui-même un aristocrate particulièrement défiant à l’égard du peuple et de la démocratie. C’est vrai : mais qu’avait-il sous les yeux ? La dégénérescence désolante de la première démocratie de l’Histoire, dénaturée par la comédie des postures et de la surenchère verbale, tout cela sur fond de corruption.

Autant dire que la nécessité de lutter contre la démagogie est aussi impérieuse aujourd’hui qu’hier. Rien n’est jamais acquis à la citoyenneté, qui doit s’exercer notamment en luttant contre la paresse d’esprit et l’infantilisme que cherchent à réveiller en chacun de nous les fabricants de belles phrases, de belles images, de boucs émissaires et de solutions de facilité.