29 janvier 2009
Lettres d'amérique de Ségolène Royal 5
Chères amies, chers amis,
<>Mon voyage en Amérique s'est achevé aujourd'hui. Une
nouvelle
ère a débuté, le changement est en marche. Barack Obama a pris une
décision symbolique, la première : comme il l'avait promis, la prison de
Guantanamo sera fermée d'ici un an. L'Amérique est fière à
nouveau, fière du visage qu'elle offre au monde.
En quittant Washington, en dialoguant à l'aéroport avec
des
Américains, je sens une confiance nouvelle, dénuée d'arrogance. Je
mesure la
force tranquille que donne la volonté de renouer avec un destin
collectif. Un pays
divisé est un pays affaibli, nerveux, aux aguets, perméable aux
tentations violentes.
Un pays uni est fort, capable de surmonter les épreuves sans chercher à en
imposer aux autres.
Les
réunions de travail que j'ai eues mercredi m'ont confirmé la
volonté de changement et de résultats des nouvelles équipes en place.
Au
Sénat, je me suis entretenu avec Amy Klobuchar, une jeune sénatrice du
Minnesota, étoile montante du Parti démocrate et spécialiste des
questions environnementales. Signe encourageant, elle souhaite qu'à Copenhague l'année
prochaine, un accord soit enfin signé par tous les grands pays émetteurs de
gaz à effet de serre, au premier rang desquels les Etats-Unis et la Chine.
Elle s'est montrée par ailleurs confiante sur les chances
de bonne
entente et de coopération entre la Maison blanche et le Sénat, tout
accord
international de cette envergure devant être ratifié par la "Chambre des Etats". Le fait que Barack Obama et Joe Biden en soient issus (pour la
première fois depuis l'époque Kennedy/Johnson) explique cet optimisme.
Nous avons évoqué les réticences de l'industrie
automobile américaine à changer ses habitudes. La demande a
évolué, les familles durement touchées par la crise préfèrent
désormais des voitures plus économes en carburant. Mais l'offre américaine n'a
pas su s'adapter, avec pour conséquence la crise majeure que traversent des
géants comme General Motors.
Pour toutes les entreprises automobiles qui cherchent à
modifier leurs
gammes de voitures en faveur de plus petites cylindrées, Amy Klobuchar
propose de mettre en
place, à titre transitoire, des compensations financières. Idée
pertinente à étudier : la relance de l'économie et
l'avènement d'un nouveau modèle de développement respectueux de
l'environnement sont plus que jamais liés.
Au Congrès, j'ai eu également une réunion avec
James Oberstar, président de la Commission des Transports à la Chambre des
Représentants. Personnage très chaleureux, James Oberstar est par ailleurs
francophile. Il m'a remis en détail la partie "investissement" du plan de relance, Etat par Etat, dépense par dépense.
Le montant global du plan Obama est de 800 milliards de dollars sur deux
ans, soit 3% du PIB chaque année. Le stimulus sur l'économie
américaine est considérable, grâce notamment à un crédit
d'impôt de 1000 dollars par an qui touchera 150 millions d'Américains. 85 milliards de
dollars concernent les seuls investissements en infrastructures, avec un volet environnemental
important :
- 30,25 milliards pour les autoroutes et les ponts (l'engorgement du trafic conduisant à une hausse très importante de la quantité d'essence consommée) ;
- 12 pour les transports en commun ;
- 5 pour les voies ferroviaires ;
- 5,25 pour l'aviation ;
- 14,275 pour les infrastructures vertes (assainissement de l'eau par exemple) ;
- 7 pour l'ingénierie des corps d'armée américaine ;
- 10 milliards pour les constructions fédérales ;
- 400 millions consacrés à l'administration du développement économique ;
- 734 millions pour les gardes-côtes ;
- 55 millions pour l'administration maritime ;
- 45 millions pour le Saint-Laurent.
C'est donc un programme de
modernisation sans précédent depuis le New Deal de Roosevelt en 1932
qui sera adopté dans les prochains jours. Peut-être pourra-t-il servir
à acheter les TGV qui font si cruellement défaut aux Etats-Unis ! James Obestar
soulignant le besoin d'équipements en trains à grande vitesse, je lui ai en tout cas
suggéré d'acheter la technologie française développée par Alstom
!
A la FED, la banque centrale américaine, j'ai eu un
entretien avec le
Gouverneur Warsh, un des quatre membres du Board. Entretien d'une grande franchise,
révélateur d'un changement d'état d'esprit. Interrogé sur l'origine de
la crise financière, le gouverneur a eu des mots durs à l'égard des
institutions chargées de la régulation financière, parlant même de
"paresse" et de "complaisance". Lucidité
salutaire, qui devrait rendre possible de nouvelles pratiques.
La journée de mercredi, consacrée aux problèmes financiers, économiques et environnementaux s'est achevée par un déplacement au Lincoln Memorial. Pour Barack Obama, Abraham Lincoln est le président capital de l'histoire américaine : c'est lui qui a eu le courage d'abolir l'esclavage le 1er janvier 1863 ; lui aussi qui a eu la force d'âme de prôner sans relâche l'unité de la nation.
Au centre de ce lieu de mémoire trône la statue majestueuse de Lincoln, devant laquelle Martin Luther King prononça en 1963 son célèbre "I have a dream" . Et à côté, gravée dans le marbre, l'adresse qu'il prononça à Gettysburg, avec cette formule lapidaire qui offre la plus belle définition de la démocratie : "Un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple".
Amicalement,
Ségolène Royal
Lettres d'amérique de Ségolène Royal 4
Chères amies, chers amis,
Je viens de prendre connaissance des
commentaires moqueurs sur les radios, ce matin, au sujet d’une de mes déclarations sur
la campagne de Barack Obama, que j’aurais "inspirée".
Je comprends que cette phrase ait pu
surprendre ceux qui, à distance, n’avaient ni le son ni l’image : "Son ego est devenu totalement démesuré !", se sont-il
dit…
Alors, quelques précisions pour les rassurer.
Après une conférence de presse centrée
sur le moment historique que nous vivions, moment auquel je participe au milieu du peuple
américain, en toute humilité et sans protocole, c’est à une question
amicalement provocatrice d’un des journalistes que j’ai répondu de façon
humoristique ! Intention bien comprise par l'AFP, comme on peut le voir sur
la vidéo de l'interview et comme en atteste la dépêche.
Sur la campagne et l'utilisation d'Internet, c'est sans
doute nous qui aurons
à nous inspirer de Barack Obama, et peut-être même, ici ou là, à le
"copier".
La force de l’événement
vécu ici et dans le monde m’a impressionnée… mais pas au point de perdre
la lucidité !
Il y a bien d’autres événements majeurs
à vivre… Comme, par exemple, cette interview très symbolique de Colin
Powell sur CNN et je voudrais vous en dire quelques mots. Car elle est
révélatrice du nouveau climat politique américain.
Dans cette interview, Colin Powell, ancien chef
d’état-major interarmées et ancien secrétaire d’Etat de George W.
Bush, a répondu sans détour sur la question de la perte de leadership moral
des Etats-Unis, conséquence de la politique étrangère menée
après 2001 (souvent contre l’avis de Colin Powell lui-même).
Il a reconnu dans une interview très forte, et avec
beaucoup de calme que nombre de décisions de l’administration Bush avaient
miné la position des Etats-Unis et décrédibilisé leur parole et
leur influence dans le monde : l’invasion de l’Irak, les entraves aux droits de
l’Homme à Guantanamo ou Abou Ghraib, les enlèvements secrets de personnes
suspectées de terrorisme, leur internement secret et leurs tortures dans des prisons hors du
territoire américain.
Il a salué la phrase du nouveau président
Barack Obama selon laquelle "la sécurité de la nation ne pouvait pas
être assurée aux dépends des libertés."
Il a beaucoup insisté sur l’influence positive
du trajet personnel de Barack Obama sur la jeunesse noire en particulier.
Dans un troisième temps, il a salué
l’invitation lancée à John McCain de dîner avec les Obama la veille de
l’investiture. Il a salué l’élégance du geste et de la
réponse du challenger battu.
Colin Powell y a vu le signe de ce bipartisme dont
l’Amérique et son président auront tant besoin pour vaincre la crise,
intérieure et extérieure. D’ailleurs, les décisions que Barack
Obama a prises dès aujourd’hui en sont le signe. D’une part,
l’arrêt immédiat des interrogatoires musclés à Guantanamo.
D’autre part, il a réuni les chefs d’état-major pour parler de
l’Irak et de l’Afghanistan. Enfin, il a réuni ses conseils économiques
pour continuer la mise au point, par le dialogue avec le Congrès, du plan de lutte contre la
crise économique et financière.
J’observe que la crise est venue des Etats-Unis et de
leur système de surendettement des ménages destiné à compenser les bas
salaires.
Espérons que ce changement de politique
américaine permettra l’émergence d’une gouvernance mondiale avec des
règles où la finance sera au service de l’économie et
l’économie au service de l’humain.
Cordialement,
Ségolène Royal
Lettres d'amérique de Ségolène Royal 3
<>
Chères amies, chers
amis,
Mardi 20 janvier, Washington,
au café Millot, Dermon Avenue
Depuis ce café très proche des
cérémonies, je vous envoie cette lettre.
Dès cinq heures du matin dans un froid glacial, des
centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants de tous âges, de toutes les
couleurs et de toutes conditions - ce que Barack Obama a appelé le "patchwork
of our heritage" - ont convergé vers le Mall pour vivre ce moment
historique. Comme s’ils voulaient s’assurer que tout cela était bien
vrai !
Et c’est sans compter les milliards d’autres qui,
à travers les écrans de télévision du monde entier, et je pense en
particulier au continent africain, avaient au même moment les yeux rivés sur cette
façade ouest du Capitole.
La cérémonie d’investiture a eu beaucoup
d’allure. Barack Obama est sans conteste très charismatique et il se dégageait
de cette immense foule, joyeuse et pleine d’espoir, une véritable force
démocratique.
Que retenir du discours de Barack
Obama ?
Vous le lirez en entier, mais voici les idées et les
citations qui m’ont marquée :
- Tout d’abord un diagnostic sans concession sur la crise économique et sur la violence du monde, qui sont "la conséquence de la cupidité et de l'irresponsabilité de certains, mais aussi de notre échec collectif à faire des choix difficiles et à préparer la nation à une nouvelle ère."
- L'Amérique est une nation d'immigrants "qui ont pris des risques" - des hommes et des femmes anonymes -,"qui ont souffert de la morsure du fouet." Concorde, Gettysburg, Normandy, Khe Sahn sont les quatre batailles auxquelles Barack Obama a fait ensuite référence pour mobiliser les énergies de la nation.
- La démocratie fait chaque citoyen, qui, par son action, doit accompagner la prise de responsabilité de l’Etat. Il y aura une transparence absolue de tous les systèmes d’aides.
- "Cette crise nous a rappelé que sans surveillance le marché peut devenir incontrôlable, et qu'une nation ne peut prospérer longtemps si elle ne favorise que les plus nantis." Il faut donner à chacun l’occasion de réussir sa vie. Ce n’est pas de la charité.
- La sécurité de ne peut pas se faire aux dépens des libertés.
- "Nous sommes réunis car nous avons préféré l'espoir à la peur."
- L’Amérique a vocation à dialoguer avec le monde entier. C’est parce que les Américains ont connu la ségrégation qu’ils sont conscients de la nécessité de parler à leurs anciens adversaires.
- "Le monde a changé et nous devons évoluer avec lui." Mais nous devons le faire, a-t-il ajouté, "avec nos valeurs de toujours".
- "Ce qui nous est demandé maintenant, c'est une nouvelle ère de responsabilité" ("the new area of responsability").
- "C'est le prix, et la promesse, de la citoyenneté (…) C'est la raison pour laquelle un homme dont le père, il y a moins de 60 ans, n'aurait peut-être pas pu être servi dans un restaurant de quartier, peut maintenant se tenir devant vous pour prêter le serment le plus sacré."
Ce discours a duré vingt minutes. La foule était saisie
par ces
paroles, par cet appel constant à chacun pour qu’il se mette en
mouvement, par la force
du symbole et la volonté politique.
Des centaines de personnes se sont ensuite
déplacé paisiblement du Mall vers Constitution Avenue pour assister
au défilé qui montrait si bien la diversité de
l’Amérique.
Tout-à-l’heure, nous sommes passés devant
une maison sur laquelle est affichée en grandes lettres : "20 janvier
2009 : la fin d’une erreur".
Cordialement,
Ségolène Royal
Lettres d'amérique de Ségolène Royal 2
Chères amies, chers amis,
Dimanche 18 janvier
Première journée de déplacement à Washington. Bain de foule
à pied, au milieu de plusieurs centaines d'Américains venus, malgré le froid
glacial, écouter le message de fraternité et d'unité
délivré par Barack Obama. L'émotion est palpable partout. On sent une
effervescence. Une attente aussi. Comme le dit celui qui sera président dans quelques heures,
nous vivons un "defining
moment" , un moment historique. Un moment
qui ouvre à nouveau l'espace des possibles.
Dimanche, sur le Mall de Washington, au pied du Lincoln
Memorial, était
organisé un concert-symbole, dont vous avez sans doute vu les images. Le nom
de ce concert : "We are one"». L'événement est énorme, comme le
disent les Américains et Barack Obama lui-même. Le Lincoln Memorial est porteur d'une
mémoire vive, une mémoire d'espoir, une mémoire de combat.
Symbole, parce que devant ce même mémorial, il y a 70 ans,
Marian Anderson, grande chanteuse lyrique américaine noire, produisait avec
l'appui de la première dame Eleanor Roosevelt, un concert ancré encore
aujourd’hui dans les mémoires. Quelques temps auparavant, l'association des filles de
la révolution avait en effet dénié à Marian Anderson le droit de chanter
au Constitution Hall de Washington. Devant le Lincoln Memorial, c'était donc un concert de
revanche qu’elle offre au public, un concert pour la justice, pour le droit, pour la
dignité.
Vingt ans plus tard, en 1963, c’est en ce même endroit que
Martin Luther King prononçait un discours resté dans l'Histoire :
"I have a dream". Et là encore que, avant-hier, le premier président
noir des Etats-Unis, qui prêtera serment tout à l’heure, fredonnait les airs des
plus grands chanteurs de sa nation.
Le Lincoln
Memorial est la pierre angulaire, le lien de mémoire de la démocratie
américaine dans la capitale fédérale. En face, on voit le Capitole. Au
Nord, la Maison Blanche. Et au Sud, le Jefferson Memorial. Magnifique évocation dans l'espace
de cette unité que Lincoln avait toujours recherchée et qui inspire, dans chacun des
gestes, le nouveau président américain.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Barack Obama a
choisi, comme Lincoln l'avait fait en son temps, de se rendre à Washington pour son discours
d'investiture en prenant le train à Philadelphie, ville fondatrice de la démocratie
américaine.
Ce que j'ai vu dimanche lors de ce concert, c'est une nation
rassemblée, fraternelle, dépassant ses divisions pour prendre son destin en
main. Les gens voulaient partager leur émotion en toute simplicité et avec
sobriété. Il y avait des familles américaines de toutes origines, de toutes
conditions, des enfants, des personnes âgées, des Noirs, des Blancs, des Latinos. Tous
étaient là pour affirmer leur détermination à faire face aux
défis de notre temps. Tous étaient là pour dire leur fierté. Tout
simplement.
<>
Lundi 19
janvier
<>
En me rendant à Washington avec Pierre Yves Le Borgn, secrétaire de la Fédération des Français de l’étranger du PS, Christian Monjou, historien des Etats-Unis, j’ai voulu être avec le peuple américain, au milieu du peuple américain. Pour ressentir et partager sa joie, pour témoigner aussi de notre espoir. Car nous avons toujours été ensemble, Américains et Français, quand l’espoir d’un monde meilleur était possible.
>La France a été le premier ami des Etats-Unis. J’ai été marquée hier par la visite du Mont Vernon, lieu de résidence de Georges Washington, celui que La Fayette appelait le Père de la liberté. Au Mont Vernon, les clés de la Bastille offertes en gage d’amitié sont toujours précieusement conservées. Symbole que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous sépare.
Nous pouvons redevenir les partenaires que nous avons été : c’est encore ce que me disait lundi matin Craig Kennedy, le président du German Marshall Fund, l’un des plus grand centre de réflexion américain sur les relations entre les Etats-Unis et l’Europe. L’Amérique de Barack Obama ne réussira pas sans l’Europe ; et nous avons besoin des Etats-Unis pour affronter la crise économique.
J’aurai l’occasion d’en parler mercredi avec James Oberstar, représentant du Minnesota, président de la Commission des transports de la Chambre des représentants, qui a travaillé très étroitement avec l’équipe économique d’Obama sur le volet industriel du Plan de relance. C’est également un point que j’aborderai lors de mes contact à la FED, la Banque centrale américaine.
Pendant sa campagne électorale, pendant la période de transition, Barack Obama a incarné le meilleur de l’Amérique. Il a incarné cette Amérique qui vit encore l’idéal des Pères fondateurs, l’Amérique qui se rassemble autour des principes posés il y a maintenant plus de deux cent trente ans dans la Déclaration d’indépendance. Cette élection est le signe d’une ouverture de l’Amérique. Ouverture à elle-même. Ouverture au monde. Elle lève l’espoir d’une résolution commun des grands enjeux de la planète.
En ces jours mémorables, nous espérons que Barack Obama aura la lucidité et la clairvoyance de comprendre que le monde aujourd’hui est multipolaire et qu’il ne peut en être autrement. Il a la chance de remettre l’Amérique au coeur du monde, non pas en agissant seul, mais en choisissant la voie de la coopération.
Nous devons devenir de vrais partenaires.
Amicalement,
Ségolène Royal
Lettres d'amérique de Ségolène Royal 1
Chères amies, chers amis,
Je pars aujourd'hui à
Washington, où je resterai jusqu'au 21 janvier. Je me rends dans la capitale
américaine, entre autres pour assister à l'investiture de Barack Obama.
L'Inaugural Address
d'un président des États-Unis, plus encore que le discours délivré
à l'annonce de sa victoire, est le moment où il définit la signification de son
élection. Mesurer la portée de cet évènement est essentiel à qui
veut comprendre les Etats-Unis d’aujourd’hui, la situation mondiale et, comme en miroir,
notre rôle, à nous Français et Européens.
Il ne suffit pas de dire que,
par la couleur de sa peau, Barack Obama symbolise la réconciliation
« raciale. » Il s'agit plutôt de comprendre pourquoi la
réconciliation des États-Unis avec eux-mêmes a toujours dû passer
par la réconciliation entre les différentes communautés, depuis le
« péché originel » de l’esclavage.
Cette réconciliation est
déjà en marche. Par un recours constant à la démocratie
participative, Barack Obama est parvenu à toucher tous les Américains, par
delà leurs appartenances raciales, sociales ou religieuses. Il a ainsi contribué
à vivifier une démocratie américaine pervertie par la collusion entre
intérêts économiques et politiques que l’administration Bush entretenait
sciemment.
Cette réconciliation a
aussi des prolongements politiques et économiques, déterminants dans le
contexte actuel de crise. Barack Obama a redonné au pouvoir politique une
légitimité qui, de Reagan à Bush, lui avait été trop souvent
déniée. Il pourra ainsi s'appuyer sur l'État central pour relancer et
réguler l'économie américaine. Certes, il y a du Lincoln et du Martin Luther
King dans Obama, mais encore du Franklin Roosevelt.
Sur le plan international, son
élection a levé un verrou et, dans une certaine mesure, élargi l’univers
des possibles. Elle rend enfin envisageable l’idée d’une
réconciliation des Etats-Unis avec le monde et ouvre ainsi la voie à
une résolution commune des grands défis de notre temps. Crise économique et
sociale planétaire, crise environnementale qui menace la survie même du genre humain,
crise énergétique, crise des matières premières, crise alimentaire,
crise militaire au Moyen-Orient : rarement plus qu'en ce début de 21e siècle,
l'humanité n'a pris conscience d'habiter le même monde, et rarement la
nécessité de son unification ne s'est faite sentir avec autant d'urgence.
Comme je l’écris
dans Si la gauche veut des idées, la "mondialisation" est
contradictoire : entre une interdépendance économique et financière d’un
côté et une intégration politique inexistante de l’autre. La question de
ce siècle est donc celle de la cohérence à inventer entre
mondialisation économique et nécessaire mondialisation politique. Pour la
France et l'Europe, la question se décline : quelle serait leur place dans cette
mondialisation politique ? Une chose est certaine : les Etats-Unis ne pourront agir
seuls.
Pour l'Europe, je tire une
recommandation : engager une nouvelle étape de notre intégration,
pour qu'un jour nous puissions parler au reste du monde d'une seule voix, plutôt que de
dialoguer de manière dispersée avec des partenaires différents, comme nous le
faisons encore trop fréquemment.
Pour la France, j'en tire deux
perspectives. D’une part, reprendre l'initiative de l'intégration européenne.
D’autre part, diversifier nos amitiés. Nous devons ouvrir un dialogue
constructif avec l'Amérique du Sud, l'Afrique, l'Inde, la Chine, le Moyen-Orient. En me
rendant au Chili, au Proche-Orient et en Chine pendant la campagne présidentielle, en me
rendant depuis en Argentine, en Inde et au Maroc, j'ai tenté, à ma mesure, de montrer
cette préoccupation.
L’investiture de Barack
Obama sera l’occasion, pour moi, de me rendre dans les différents lieux de
Washington symboliques de l’histoire politique américaine. Je serai
accompagnée par M. Christian Monjou, spécialiste de l’histoire des Etats-Unis et
des relations franco-américaines.
Ainsi, je compte visiter :
Le Lincoln Memorial
Abraham Lincoln, l’homme
de la Proclamation d’émancipation des esclaves noirs (1863), garant de
l’unité américaine pendant la Guerre de sécession, est une des figures
historiques dont se réclame Barack Obama. Le mémorial qui lui est dédié
est un lieu particulièrement symbolique : Martin Luther King, autre inspirateur du
nouveau Président, y prononça son célèbre discours "I have a
dream" (1963). Un concert s’y tiendra à l’occasion des
cérémonies d’investiture, autour du thème de l’unité
("We are one").
Franklin Delano Roosevelt Memorial
"FDR" est
l’homme du New Deal et de la lutte contre la Grande dépression qui suivit la Crise de
1929. Un message politique : la réaffirmation du rôle de l’Etat pour assurer
la prospérité économique des Etats-Unis. Une actualité
immense…
Smithsonian
American Art Museum
L’identité
politique américaine et ses mythes fondateurs à travers les tableaux du Musée
d’art américain : Indian Gallery (George Catlin), Cape Cod Morning (Edward
Hopper)…
Résidence de Georges Washington à Mont Vernon
Premier Président des Etats-Unis, Washington
est un des Pères fondateurs de la nation américaine. Sa résidence abrite encore
aujourd’hui les clés de la Bastille, symbole de l’ancienneté des liens
entre la France et son pays.
Au cours du déplacement,
j’aurai également des contacts destinés à évoquer la
situation économique et sociale. Des entretiens avec des experts ayant
travaillé sur la relance de l’économie américaine sont notamment
organisés par M. Philippe Aghion, professeur d’Economie à
l’Université Harvard. Je rencontrerai par ailleurs des chefs d’entreprise
français installés aux Etats-Unis.
Les rencontres suivantes sont
prévues :
Entretien avec le
Président du German
Marshall Fund (GMF)
Le GMF est un des grands think tanks américains. Promoteur d’une
meilleure coopération et d’une plus grande compréhension entre les Etats-Unis et
l’Europe. Un pont entre nos deux continents.
Participation à
la journée
Matin Luther King, dédiée au bénévolat
Washington est l'une des villes
américaines où les inégalités sociales sont les plus criantes. Il sera
particulièrement utile de voir comment travaillent les associations et les acteurs sociaux
dans les quartiers déshérités de la capitale. Seront
organisées :
• Une
rencontre avec une association de quartier (Bibliothèque Martin Luther King), à
l’occasion d’une distribution d’aide alimentaire à laquelle participera le
Maire de Washington, M. Adrian Fenty.
• Une réunion de travail avec quatre associations investies dans l’animation sociale et l’"organisation de communautés" (community organizin). Inspirée de l’action et de la méthode de Saul Alinsky, cette forme d’intervention sociale vise à renforcer la capacité des habitants de quartiers populaires à agir sur leur vie et redevenir maître de leur destin. Elle a profondément influencé Barack Obama, qui fut lui-même community organizer dans un quartier noir de Chicago et Hillary Clinton, qui rédigea un mémoire sur les travaux d’Alinsky.
Amicalement,
Ségolène Royal
